Haïti face aux abus : où est la voix de sa diplomatie ?
5 min de lectureMettre la diplomatie au service des grandes causes de la nation ne devrait pas être une revendication de la population. Cela devrait découler d’une vision claire du pays, définie par le gouvernement et mise en œuvre par le ministère des Affaires étrangères et des Cultes (MAEC). Ce serait également une manière d’inscrire l’action diplomatique d’Haïti dans la continuité de l’héritage des pères fondateurs de la nation.

À une certaine époque, Haïti s’imposait et se faisait respecter sur la scène internationale. Aucune autre nation ne pouvait la défier sans s’exposer à une réponse ferme. Dans certains cas, celle-ci pouvait même être brutale.
On se souviendra de la réponse de Louis-Joseph Janvier à Cochinat, ce Martiniquais qui osait parler d’Haïti en des termes méprisants. On se souviendra également de la défense de notre territoire par Anténor Firmin, alors ministre des Relations extérieures. Son action diplomatique a contribué à empêcher l’annexion du Môle-Saint-Nicolas par le gouvernement américain. On gardera aussi en mémoire les prises de position de l’ambassadeur Émile Saint-Lot à la tribune des Nations unies, où il défendait le droit des peuples à l’autodétermination et dénonçait ouvertement l’agression de l’Éthiopie par l’Italie.

Ces exemples remontent à une époque où des hommes et des femmes avaient une conception affirmée de la place d’Haïti dans le monde. Notre diplomatie reflétait alors une certaine conscience nationale et ne semblait pas disposée à compromettre les intérêts du pays au profit des puissants de ce monde.
Aujourd’hui, nous sommes à un carrefour où il devient difficile de discerner les grandes orientations idéologiques de notre diplomatie. Pourtant, la diplomatie est toujours le reflet d’une vision politique. Le terme peut susciter des réticences dans le contexte de l’après-guerre froide, mais la diplomatie demeure avant tout un moyen pour un État de définir sa place, de défendre ses intérêts et de projeter sa vision sur la scène internationale.
Nous sommes donc en droit de nous demander quelles démarches ont été entreprises, tant auprès de l’administration américaine à Washington que de la représentation diplomatique des États-Unis en Haïti, pour obtenir des explications sur les propos attribués au président américain, qui a une nouvelle fois qualifié Haïti de « pays de merde ».
À quel moment la ministre Raina Forbin a-t-elle envisagé de convoquer l’ambassadeur américain afin de demander des éclaircissements sur les déclarations de son gouvernement ? Haïti dispose d’une ambassade à Washington, tandis que les États-Unis ont leur représentation diplomatique à Port-au-Prince. Ces canaux diplomatiques existent précisément pour permettre aux États de défendre leur dignité et leurs intérêts.

Nous avons aujourd’hui le sentiment que la ministre des Affaires étrangères ne mesure pas pleinement la portée de sa fonction. Certes, dans un communiqué daté du 27 octobre 2026, elle a fait état d’une réunion avec les chefs de mission diplomatique. Mais, à la surprise générale, on y apprend également que le MAEC leur avait transmis une feuille de route. Cette annonce soulève des interrogations, alors que la diplomatie haïtienne semble accumuler les faux pas depuis l’arrivée de Raina Forbin à la tête de ce ministère.
En août 2026, nous avons vu le consul général d’Haïti à Miami, Yverick Cyril Delerme, tenir des propos jugés méprisants à l’égard de compatriotes qui devaient être rapatriés par le gouvernement américain dans des conditions dénoncées comme indignes. Ses déclarations ont donné l’impression qu’il dégageait l’État haïtien de ses responsabilités à l’égard de ses propres ressortissants.

En septembre, une vidéo devenue virale sur les réseaux sociaux a montré l’ambassadeur d’Haïti en République dominicaine, Fritz Emmanuel Longchamp, s’exprimant de manière dépréciative à propos de ses compatriotes, qu’il comparait à des bêtes sauvages incapables de pénétrer correctement dans un stade de football.

À ces épisodes s’ajoute le traitement infligé à un migrant haïtien en République dominicaine.
Le 21 juillet, une vidéo a montré cet homme transporté à moto par deux agents de la Direction générale des migrations (DGM), à San Juan de la Maguana. Ce n’est que le 25 juillet, après de nombreuses critiques dénonçant son indifférence, que le MAEC a réagi. Le ministère s’est limité à prendre acte de l’ouverture d’une enquête par les autorités dominicaines, sans annoncer de mesures concrètes ni de garanties de réparation pour la victime.

Ces différents épisodes illustrent, à nos yeux, le recul de la diplomatie haïtienne sur les grandes questions nationales et, plus particulièrement, ses insuffisances dans la protection de nos compatriotes à l’étranger. Que fait Raina Forbin face aux comportements controversés de ces deux diplomates ? Pourquoi aucune réaction publique ferme n’a-t-elle été portée à la connaissance de la population ? Son silence soulève des questions sur la volonté du ministère d’assumer pleinement ses responsabilités.

Certes, le mutisme peut parfois constituer une stratégie politique, notamment lorsqu’on estime ne pas avoir d’éléments suffisamment solides à communiquer. Mais jusqu’à quand la population devra-t-elle accepter une telle situation ?
Il est temps que la diplomatie haïtienne renoue avec les principes, les idéaux et les aspirations qui ont marqué l’histoire de la nation. Défendre la dignité des Haïtiens, protéger leurs droits à l’étranger et faire respecter les intérêts du pays ne sont pas des options : ce sont des responsabilités fondamentales de l’État. C’est à cette condition qu’Haïti pourra restaurer la crédibilité de sa diplomatie et faire entendre sa voix avec davantage de force sur la scène internationale.
